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Pour une moitié qui saigne

Pour une moitié qui saigne

J’ai vu ce qu’aucun être humain ne devrait voir sans en éprouver de haut-le-cœur. Et pourtant ces marques, ces blessures ont été infligées par d’autres êtres humains. Dans le cas qui nous concerne, ce seront la peau, le visage, le corps d’une femme, mutilés par les mains non pas d’un homme inconnu mais de son propre compagnon. C’est-à-dire les mêmes mains qui auparavant la caressaient. Mais le plus choquant, c’est la réaction de mes concitoyen·ne·s.

« La manyè kite bouzen », « se pou salòp yo bat li wi, nou pa wè eta vil la », « mwen pap pran lapèn pou li », « mwen pa konn kisa li te fè nèg la », « medam yo na sispann pran nèg pou lajan », « depi sou premye kou a li te dwe kite l », « kisa li te ret ap fè », etc. Et le pire est que ces réactions, qui viennent autant de femmes que d’hommes, ne mettent jamaisen évidence le fait qu’une femme ne devrait jamais recevoir de coups de la part d’un homme. On cherche plutôt la raison de cet acte barbare.

Quand un chien est en colère, il aboie et, dépendamment de l’adversaire, il mord. Quand un chat est en colère, il sort les griffes et blesse. Pourquoi l’homo sapiens sapiens devrait-il agir ainsi puisqu’il revendique si haut la supériorité de la raison ? Donc j’imagine qu’en mettant la colère et la non-gestion de celle-ci comme argument pour se comporter de façon odieuse, on prend notre ami Charles Darwin en doggy style. L’homme évolue, et un homme qui se prétend complètement homme, étant en pleine possession de toutes ses capacités physiques et mentales et qui est incapable de se comporter comme tel quand il éprouve une grosse émotion doit être encore en pleine période d’hominisation.

Jusqu’en 1982, suite à la ratification par l'État haïtien de la Convention des Nations unies sur l'élimination de toute forme de discrimination à l'égard des femmes, une femme était considérée comme mineure à la minute où elle disait oui à un homme pour la vie. Ce doivent être ces vieilles lois, encore si présentes dans la mentalité collective, qui font que l’on cautionne un tel comportement et que le ministère à la Condition féminine a beau essayer de changer cet état de fait mais l’image de la femme pudique qui dépend entièrement de son mari, et surtout de son humeur, a la vie dure. « L’homme est le chef de la femme » selon la Bible. Ce qui signifie que c’est parole d’évangile, c’est sacré donc qu’il faut s’y plier.

Ma mère, très pieuse, m’a donné une éducation chrétienne soutenue mais elle m’a pourtant appris à ne jamais laisser quelqu’un d’autre, et surtout pas un homme, me prendre pour un paillasson, elle-même n’étant pas et n’ayant jamais été ce genre de femmes. Que se passe-t-il quand un homme frappe une femme ? Même dans le cas où celle-ci aurait couché avec son patron ou son meilleur ami ? Et même si lui-même ne l’a jamais fait ? Et même si ce n’est qu’une « toute petite gifle » (selon quelques-un·e·s, on peut frapper tant que ce n’est qu’une toute petite gifle) ? Et même si on est très désolé après ?

En agissant ainsi, la femme devient un objet. Elle énerve, on lui met quelques baffes afin qu’elle comprenne qui est le patron. Mais on est en colère, c’est normal. Autant lui planter un couteau dans le cœur tant qu’on y est, ce sera normal puisqu’on est sous le coup de la colère.

Pour quelques-uns, même la morale s’y oppose. Après avoir éjecté le paquet, nos parents ont eu conscience qu’il devait y avoir un suivi du colis et s’y sont mis. Donc un homme qui a été élevé par une reine devrait traiter sa femme comme une princesse. C’est bien beau tout ça mais qu’en pensent les principales concernées ? Elles acceptent de se faire, disons-le franchement, battre par leur homme, et elles supportent et restent avec lui, lui préparent à manger, lui font l’amour, prennent soin de lui. « C’est tout à fait normal ! » « Il fallait simplement ne pas le chercher, il est désolé, c’est à cause de moi, il m’a offert des fleurs… » à cette dernière excuse, j’ai souri. Il t’offrira des fleurs après chaque séance, et un jour il t’en offrira beaucoup, il les déposera sur ta tombe quand, dans un accès de colère, il t’aura fracturé le crâne.

Celles qui osent partir, qui osent dire non, qui osent se démarquer, qui osent agir différemment se font traiter de putes et autres joyeusetés. Donc une femme devrait tout subir, tout supporter, y compris les coups de la part de son mari excusé par les bien-pensants, au nom de la mentalité collective, au nom de la religion ? C’est dans ces moments que je deviens très anticonformiste.

Je le redis, un homme qui se sent à l’aise de frapper une femme, qui ose le faire ou qui est d’accord pour qu’on le fasse, au nom de l’évolution, est un faible. Pas parce qu’il frappe un sexe inferieur ou autres débilités du genre, mais parce qu’il frappe un être humain. Celui qu’il prétend aimer. Il existe des hommes qui affirment que jamais ils ne frapperont une femme. C’est très bien. Mais sont-ils prêts à se mettre en face d’un ami ou un frère qui s’adonne à ce genre d’activité ? Que ferons-nous donc face à ces femmes qui affirment ne se sentir en sécurité qu’auprès des hommes qui les frappent ? Et toutes ces associations féminines qui pullulent, voulant aider les femmes mais qui n’arrivent pas à le faire vraiment ? Ou alors ces femmes qui ne peuvent tout bonnement pas partir par manque de moyens économiques ? La question est cruciale. Notre unique certitude est qu’il n’existe aucune raison valable pour qu’une moitié de la population s’autoproclame juge et bourreau de l’autre moitié.

Saonha Lyrvole Jean Baptiste

 

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