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N° 010 - Je lis pour délimiter mon moi

Comment, sinon par la lecture, tracer en moi en tant qu’être hors de son être, une limite entre un moi qui aspire à intégrer des processus d’élévation de l’esprit et un moi pris dans l’engrenage de la bêtise ?

Jean Guilbert BelusAvant, j’étais vierge de toute lecture, qu’elle soit littéraire, philosophique ou scientifique. Le livre comme objet esthétique ne m’attirait pas. Puisque j’ai grandi dans une famille pas très proche du livre. Famille catholique, même la lecture de la bible ne me parlait pas. Toutes les histoires, les unes plus cocasses que les autres, dont la bible est le lieu de concentration m’étaient muettes. D’autant plus que le malheur a fait, depuis bien des siècles, par une routine servile et paresseuse encore persistante aujourd’hui, quoique cassée par Martin Luther au début de la Réforme, que la lecture de la bible soit réservée presque exclusivement au clergé, comme s’il relevait de sa compétence particulière. Mais à l’école, le goût de la lecture a commencé à naître en moi, jusque dans les dernières années de mes études secondaires, avant d’intégrer l’espace universitaire. Cette fenêtre qui s’ouvre et qui m’ouvre sur le monde de ces êtres de langage que j’appelle tout bonnement « livres ».

Mon rapport avec la lecture

Comme on n’oublie jamais ses premiers mots d’amour échangés dans le silence des regards furtifs, des œillades exprimées dans les limites de l’inexprimable, encore plus ses baisers consommés sous la pluie, de même que mes premières lectures portent l’empreinte de ma vie éternelle. Voilà le mystère de la lecture. Celui qui lit se lit et se lie en même temps au bonheur de découvrir le monde qui nous comprend. Le monde, abîme du réel, que chaque auteur donne à comprendre par la magie de son style et le langage qu’il porte sur lui. La lecture est cette expérience singulière qui mène à l’universel. Ainsi, moi, pour parler en langage de Simondon, je lis pour augmenter mon individuation, c’est-à-dire mon autonomie, ma capacité de penser par moi-même, et le cas échéant contre moi-même. Car en général, penser par soi-même, comme Raphaël Enthoven le dit de Montaigne, c’est penser tout seul. Et penser tout seul c’est le plus souvent penser comme tout le monde. Alors la lecture est ce qui nous permet de ne pas penser comme tout le monde, et  surtout de mettre sur le même plan notre hors-soi et notre fuite du monde parce qu’il nous tombe comme une fatalité de vivre dans un monde où sont érigés en modèles types, les modèles de désindividuation ou de ce que Marx appelle « prolétarisation »,en l’occurrence la destruction du savoir, puisque le prolétaire, conditionné par la machine, n’est plus libre de lui, n’est donc plus dépositaire de savoir, n’est-ce pas Bernard Stiegler ?

Il y a des livres qui ne sont pas faits pour être lus mais pour être relus. Qui peut se fatiguer de lire Voyage au bout de la nuit de Louis Ferdinand Céline, cet homme non pas à idées mais à style, plutôt styliste qu’écrivain ? Ce livre n’est-il pas un ami intemporel ? Un ami qui accompagne le lecteur dans sa ballade dans le temps et hors du temps. Je reconnais dans le personnage principal de ce livre, Ferdinand Bardamu, le complice de l’auteur, en quelque sorte l’archétype de nos politiciens versatiles. En effet, ils sont comparables sur un certain point. Dans le livre y a Bardamu qui, après un long discours antimilitariste, décide de s’engager dans l’armée sur un coup de tête. Dans la réalité politique haïtienne y a les politiciens opportunistes qui, après avoir critiqué le système, décide de l’intégrer pour y faire carrière. Et les voilà « faits comme des rats ».  C’est Bardamu qui m’apprend que « l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches ». Que « la race c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans son genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde ». La lecture de ces livres qui choquent nous désabuse au sujet du monde.

 

Jean Guilbert Belus

@moijelis

 

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