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N° 021 - Je lis pour me former et pour former

Sterlin Ulysse

J’ai découvert le bien fondé de la lecture assez tard dans ma vie, bien que mon père ait été un grand lecteur, à la manière du père de Dieutor dans Yanvalou pour Charly de Lionel Trouillot. Pendant toutes mes études primaires, à part les ouvrages scolaires, je n’ai jamais reçu aucun autre livre de mes parents. Et à Jean XXIII, école des Frères du Sacré Cœur, il n’y avait pas de bibliothèque. Mais il y avait le gros ouvrage de lecture expliquée intitulé Le français par les textes avec des extraits d’auteurs classiques français et surtout des fables de La Fontaine. Je n’avais jamais pris goût à ces exercices de français qui me paraissaient très lourds, puisqu’il s’agissait surtout d’une manière de faire de la grammaire.

C’était une période de grands bouleversements dans la politique et dans l’éducation. Dans la politique on commençait avec les premières manifestations anti-Duvalier ; dans l’éducation c’était la première mise en place de la réforme Bernard, introduisant l’enseignement du créole dans les écoles nationales et l’élimination de l’examen officiel à la fin des études primaires. Je suis donc de la première génération qui n’a pas eu « le certificat d ‘étude primaire».

Arrivé en secondaire, la lecture continuait à n’être, pour moi, que des exercices en salle de classe et des devoirs de maison. Et pourtant, mes sœurs étaient depuis toujours de grandes lectrices de roman-photo et des livres de la Bibliothèque Rose comme Fantômette, des séries SAS ou Arlequin etc. A l’époque ma passion était pour la danse et la musique pop américaine. Je découvrais Michael Jackson, New Edition de Bobbi Brown, Mc Hamer, Cool and The Gang et surtout le break dance. Chaque dimanche soir on dansait devant Le Microsillon à la rue Pavé, c’était le grand rendez-vous des Breakers. Avant les rappeurs, c’était ces Breakers qui faisaient battre les cœurs des jeunes filles.

Ce n’est qu’en classe de troisième, avec mes premiers cours de littérature (avec maître André Calixte, qui allait devenir le ministre de la communication du gouvernement de Marc Bazin et plusieurs fois candidat au Sénat) et mon initiation à la dissertation littéraire que j’ai pris conscience de l’importance de la lecture. Mon premier reflexe a été de retourner à mon ouvrage de français par les textes. J’ai pu enfin rire en lisant les extraits du Bourgeois gentilhomme ; m’attendrir sur le sort de Rodrigue. J’ai appris par cœur Les animaux malades de la peste de La Fontaine, mais ce n’est que plus tard que j’ai compris toute l’astuce de l’écriture du fabuliste pour échapper à la censure et pour critiquer l’absolutisme royal de la France du XVIIe siècle. J’ai eu l’impression d’avoir perdu mille ans de lecture. Ainsi je commençais à acheter des livres. Je suis devenu en peu de temps l’ami de tous les bouquinistes de la rue Martelly Seide (rue Bonne foi). J’achetais tout, il suffisait qu’on me dise que c’était bon. Je me procurais des ouvrages sans savoir pourquoi. J’ai été souvent berné par les vendeurs ; mais grâce à eux, j’ai pu découvrir des romanciers comme François Mauriac, André Gide, Hervé Bazin, Marcel Proust, Kafka ou des poètes comme Paul Verlaine, Arthur Rimbaud ou Jacques Prévert sans compter de grands noms des littératures haïtienne, américaine, anglaise ou russe. Autant dire, je ne pratiquais aucune bibliothèque. Après la classe, je passais beaucoup de mon temps auprès des bouquinistes, parfois toute une journée. On prenait à midi ensemble notre chen-janbe. L’ambiance était souvent toujours surchauffée par des discussions autour des religions. Et puis un jour, j’ai rencontré Michel Philippe Lerebours qui a canalisé mes lectures vers l’histoire de l’art et l’esthétique. Il a mis à ma disposition sa très riche et très variée bibliothèque. Le rêve d’être un historien de l’art et un esthéticien prenait forme en moi petit à petit. L'objectif s’est renforcé avec ma formation en Lettres modernes et en Philosophie à l’Ecole Normale Supérieure, où j’ai appris à lire à partir des théories. Parfois, je lisais jusqu’au petit matin, ignorant tout bonnement le temps qui s’écoulait. Mon expérience chez les Pères de la Congrégation de Sainte Croix, m’habituait déjà à des nuits d’éveil d’études et de lecture. C’est d’ailleurs l’une des rares choses que je conserve de ce passé religieux : l’habitude des nuits blanches d’étude et de lecture.

 

Sterlin Ulysse

Historien de l’art et Esthéticien

@moijelis

 

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