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N° 023 - La lectrice anonyme

Margaret Papillon

Chut ! On ne dérange pas un lecteur qui s’adonne au bonheur de bouquiner…

 

 

En décembre 2013, je revenais d’une foire du livre en Haïti où j’avais été invité. J’étais vraiment épuisée après quatre jours entiers de signatures et de rencontres dans plusieurs établissements scolaires. Pour tout dire, j’étais fourbue !

Lorsque je suis montée dans ce vol d’Air France à destination de Miami, il était tard, 19 h, et j’étais parmi les derniers passagers à embarquer. Mais, agréable fut ma surprise à l'instant où je remarquai qu’une jeune fille dans un siège devant moi était en train de dévorer l’un de mes recueils de nouvelles, celui qui s’intitulait “Noirs Préjugés”.

Rien n’est plus réjouissant pour un écrivain que de faire pareil constat : « le rare spectacle d’un lecteur surpris en flagrant délit de lecture ! » C’est toujours un bonheur de se savoir lu, même si dans ma situation d’auteur ayant un lectorat extrêmement vaste aucun doute n’est permis là-dessus.

Je décidai ipso facto de me présenter à elle et de lui offrir une dédicace à chaud. Pourtant, cela me faisait tellement plaisir de la voir « me lire » que je retardai le plus possible le moment de la déranger.

Je pris donc le temps de la regarder tourner les pages de son ouvrage ou plutôt, pour l’instant… de mon œuvre « Noirs Préjugés », car maintenant qu’elle s’était enfoncée dans son fauteuil pour jouir de sa lecture je n’apercevais plus sa personne… mais seulement deux doigts qui feuilletaient les pages à intervalle régulier… et ne percevais qu’un un rire qui fusait de temps à autre, un soupir d’aise, un sifflement admiratif et le léger claquement que faisait le papier quand un feuillet cédait le pas à l’autre.

Je me laissai bercer à l'infini par ses sons qui valaient, pour la femme de lettres que j’étais, tout l’or du monde ! Résistant le plus possible à mon désir de l’aborder pour la surprendre et lui proposer une dédicace… Je me suis dit qu’il ne fallait surtout pas déranger une telle personne… qu’elle devait totalement ignorer qu’un écrivain, heureux, l’observait dans cet avion ; afin de ne pas l’intimider et briser ainsi l’enchantement.

Alors, je restai longtemps à me saouler de son plaisir de me lire. J’avais bien 1 h 45 devant moi (la durée d’un vol Port-au-Prince-Miami) pour lui offrir cette dédicace. J’allais attendre qu’elle soit fatiguée et qu’elle dépose le livre un moment pour attaquer. Mais, malheureusement, ou plutôt heureusement, elle ne s’en lassa jamais.

Cette scène merveilleuse risquait d’être unique dans mon parcours d’auteur et je voulais savourer celle-ci jusqu’à satiété ; comme on se délecte d’un bon vin qui avait mis des années à fermenter dans un fût en bois précieux. Laissons-la s’adonner à sa passion !

J’avais tout le temps de l’attraper à notre descente d’avion pour lui exprimer des remerciements fort mérités pour ce pur bonheur qu’elle m’avait procuré.

Et les minutes s’égrenèrent…

Et bientôt, le grand oiseau se posa sur le tarmac de l’aéroport de Miami…

Prompt comme l’éclair, je m’emparai de mon sac à main et me dépêchai de récupérer mon « carry on » en la surveillant de près pour ne pas rater cette « rencontre au sommet »… mais…

Ironie suprême, paradoxe intégral, au moment où enfin j’allais l’approcher, ma voisine de siège choisit cette seconde précise pour solliciter mon aide afin de remplir sa fiche d’immigration, car, ne sachant ni lire ni écrire, elle était bien incapable de le faire par ses propres moyens… Sa situation d’illettrée qui, pour l’écrivain que j’étais, était la plus affreuse plaie qui puisse exister dans notre monde moderne, m’a déchiré le cœur ! Impossible de lui dire : « excusez-moi, Madame, je ne peux vous aider pour le moment, pour la simple et bonne raison que je dois rattraper une lectrice…, donc de lui refuser ce service. Cela aurait été un manque total de charité chrétienne.

C’est avec regret que je vis l’admiratrice de mon œuvre débarquer de l’avion, mais c’est aussi avec bonheur que je prêtai secours à cette gentille dame afin qu’elle réponde à son questionnaire.

Aussitôt que j’ai pu me libérer de cette obligation citoyenne, je me ruai vers l’extérieur pour avoir une ultime chance de l’aborder, mais pour comble de malchance je ne la retrouvai nulle part. Aux contrôles douaniers ? RIEN ! Aux carrousels à bagages ? NOTHING ! Elle avait totalement disparu de l’horizon. Mes yeux fouillaient partout, hélas, en vain ! Je demandai au hasard aux voyageurs qui avaient partagé notre vol s’il n’avait pas aperçu une liseuse tranquille. Ils me lancèrent des regards effrayés croyant avoir affaire à une folle. Ils avaient parfaitement raison ! Comment reconnaître une bibliomane quand celle-ci n’avait plus son bouquin en main ? De quoi cela avait-il l’air, une lectrice boulimique ? Ça ressemblait certainement à un être humain évolué et plein de rêves… hum ! Difficile à repérer dans un aéroport à 22 h 30.

Il fallait que je me rende à l’évidence, j’avais perdu à jamais l’occasion de faire connaissance avec cette créature précieuse pour un écrivain qu’est une… fan !

La déception que j’éprouvai était bien à la hauteur de mon ravissement de la voir plonger dans mon livre tout à l’heure.

J’espère seulement un jour avoir à nouveau à vivre cette chose merveilleuse, ce bonheur de pouvoir « attraper » « un lecteur… en état de grâce ».

Je me dis quand même que peut-être qu’en écrivant cette anecdote ma chère liseuse saura se reconnaître en notant le nom de notre transporteur et sa destination et qu’elle me contactera sur mon compte Facebook pour avoir enfin sa dédicace.

Il est toujours permis de… rêver !

 

Margaret Papillon

@moijelis

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