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002.- Le Journal de Macafé

002.- Le Journal de Macafé

Macafé se leva et se laissa tomber sur les entassements de draps qui lui servaient de lit. Elle appuya son dos contre le mur et se mit à frotter ses yeux vigoureusement, comme pour chasser le sommeil qui, visiblement, la guettait encore. Puis, elle poussa un regard vide, quand une première phrase suscita son attention.

-Ma petite, ton père n’est pas ton père.

Grann Yaya se trouvait juste devant elle. Elle était assise sur une petite chaise. Elle ne chantait plus. Elle ne fredonnait aucun air. Avec une main, elle tenait une pipe. Elle y aspirait de grosse bouchée de fumée qu’elle renvoyait par la bouche et les narines, remplissant ainsi la chambre d’une odeur agréablement créole. L’autre main, la gauche, tenait son genou. Elle hochait la tête tout doucement. Puis, calmement, elle s’adressa à Macafé, d’un ton froid :

- Papa Jo – je dis ton nom, mais je ne te détourne pas de ton chemin – comme tu l’appelais, était un homme bon. Il faut croire que c’est une vérité : les bons sont toujours les premiers à partir. Mais tout le monde le détestait. Chacun avait une raison de le haïr. Les enfants ne l’aimaient pas parce qu’il leur faisait peur. Son allure les effrayait. Sa silhouette de maître minuit, mince et grand. Son chapeau qui ne quittait jamais son crâne. Sa manière caricaturale de chevaucher les longues contrées du village le distinguait des autres. On a peur de la différence, on se sent plus en sécurité quand la danse est uniforme, n’est-ce pas ? Mais tu n’en sais rien petite, et c’est beaucoup mieux comme ça. Ça viendra assez vite. Les hommes haïssaient papa Jo. C’est parce qu’il leur disait toujours la vérité. Contrairement à ce qu’on veut bien nous faire croire, ce sont les hommes qui n’aiment pas entendre la vérité, pas les femmes. Quant aux femmes, elles le méprisaient, parce qu’il avait les yeux rouges, dignes du grand buveur de tafia qu’il était, et des dents de la même couleur, il mangeait de la betterave crue, toute la sainte journée. Elles l’appelaient loko. Pendant longtemps j’ai cru qu’elles faisaient référence au loa, parce qu’il connaissait bien les feuilles. Il n’y a pas une maladie qui pouvait résister à ses connaissances médicinales. Et puis, il était très attaché à sa pipe. Il en était amoureux, je dirais. Mais un jour, une jeune femme m’a dit que c’était plutôt parce qu’elles le prenaient toutes pour un fou qu’elles l’appelaient loko.

- Mais, qu’est-ce que tu me racontes comme ça, maman Yaya ? Interrompit la petite. Pourquoi tu me dis tout ça ?

- Tais-toi et écoute ma fille, poursuivit-elle, sans changer de ton. Ton vieux papa Jo et moi vivions ensemble parce que nous nous aimions. Nous nous aimions parce que nous étions pareils. Moi, loup-garou, lui maître minuit, nos modes de vie nous ont valu des étiquettes pas très flatteuse, mais qui nous ont permis de vivre tranquilles, loin des bonnes et des mauvaises amitiés. Les empreintes de la vieillesse marquaient déjà nos existences quand l’amour nous a surpris. C’est pourquoi nous n’avons jamais eu d’enfants.

- Quoi ? Ça veut dire quoi, maman… Yaya ? balbutia la petite, avec le visage déjà bien inondé de larmes.

Grann Yaya s’approcha de l’enfant, elle posa sa main gauche sur son visage, et essuya ses larmes avec son pouce. Elle se leva pour aller vers la cruche, elle prit la timbale, la remplit d’eau et revint vers elle. Elle lui tendit la timbale et lui dit, avec tendresse : - Ma fille, calme-toi ! Elle se mit sur la petite chaise, puis, porta sa pipe à sa bouche. Elle fuma un coup, et continua.

- Voilà, tu as déjà vécu treize récoltes de café. Même si les paroles sont en pile tu es en âge de comprendre. Les esprits sont de cet avis. Ils veulent que je te parle de ta mère. Tu dois renouer les liens avec elle pour qu’elle puisse te protéger. Je ne serai pas toujours là, moi. Mais ta mère, elle le sera. Calme-toi et écoute-moi !

Le soleil pourchassait encore la noirceur de la nuit, quand Carmelle entendit frapper à sa porte. Couchée il y a à peine une heure, la jeune femme eut toutes les difficultés du monde à se lever. Elle résista un moment,  rechigna, puis succomba à l’insistance de sa visiteuse.

- Bonjour voisine. Ne reste pas au pas de la porte ! Entre!

La dame portait un jupon qui couvrait une partie de sa poitrine jusqu’au bas de ses fesses. La transparence de sa tenue laissait entrevoir la culotte rouge qu’elle porte toutes les nuits, pour garder loin du lit son mari décédé depuis trois mois. Elle avait dans ses mains un bol en plastique, aussi gros qu’une moitié de melon, muni d’un couvercle, enveloppé dans un napperon blanc.

- Voilà, ma fille ! Je t’ai apporté ta soupe du premier janvier et mes vœux de bonne année. Et aussi essayer une énième fois de te faire comprendre les méfaits de …

- Eh ! je t’arrête tout de suite, Madame André, interrompit la jeune femme, tout en essayant, d’un geste rapide, de couvrir son corps nu avec un drap. Je sais que tu m’aimes comme la fille que tu n’as jamais eue, poursuit-elle. Mais je ne peux pas te laisser me faire une autre sermonnade, là maintenant. Je refuse de commencer une nouvelle année de cette manière. Je connais la chanson par cœur. Tu vas me souhaiter de me trouver un homme, de laisser cette mauvaise habitude de dormir nue, pour ne pas recevoir la visite des mauvais esprits, de ne plus continuer à boire le rhum.

- Mais, ma fille…

- Et surtout ne me sors pas ce : « si je te dis tout ça, c’est pour ton bien. » Parce que moi aussi, je pourrais te parler pour ton bien. Crois-moi, tu ne serais pas très contente. Mais tu saurais ce que ça fait de sentir son intimité violée.

- Je n’ai rien à me reprocher. Je suis une bonne chrétienne… dit-elle en faisant la moue.

- Et c’est peut-être ça le problème

- Pardon ?

- Moi je te reproche plein de chose. Assieds-toi, Madame André. Tiens, par exemple, je te reproche d’oublier ton nom.

- Quoi ?

- Comment tu t’appelles ?

- Madame André

- Et je suppose que Madame est ton prénom et André ton nom, hein? Pour cette nouvelle année, moi je souhaiterais que tu retrouves ton nom.

Touchée par la tristesse que projetait le regard de la dame, Carmelle adoucit la voix, baissa le ton, et dit :

- Je suis désolée ma voisine. Je voulais juste que tu comprennes que … Bon, excuse-moi, mais je vais me préparer pour aller voir ma cousine en prison. Je vais partager ma soupe de premier janvier avec elle. Elle l’embrassa sur le front et murmura à son oreille, Bonne année, voisine ! Et moi aussi, je t’aime comme la mère que je n’ai jamais eue.

Rachel gisait sur le lit, immobile, dans la position fœtale. Ces deux bras formaient un cercle autour de son gros ventre ovale. Elle disait des mots, comme une prière. Elle répétait les phrases comme une petite fille qui récite une leçon bien mémorisée.

- Le premier janvier doit être une date magique qui réalise des vœux. Les gens se déplacent toujours ce jour-là pour souhaiter la bonne santé, la prospérité et la longévité à leurs proches. Ça doit être ça. Si j’ai raison de penser comme ça, si chaque seconde, chaque minute, chaque instant de ce jour a le pouvoir d’exaucer les vœux, je demande de pouvoir te tenir dans mes bras. De te voir sourire. De sentir ta bouche sur les pointes de mes seins.

- Madame Rachel ?

- Entre, Jésula! Qu’est ce qui ne va pas?

Excusez-moi de vous déranger, madame. Votre mère n’est pas là, voilà qu’une personne vient vous voir. Elle dit être la femme du père de votre enfant.

Darline Gilles (Manzè Da)

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