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Ma virginité, mon complexe

Mariah C. Shéba Baptiste

Mariah C. Shéba Baptiste

 

J’entends encore la voix de ma mère qui, hier encore, me disait de me conserver pour l’homme que j’épouserais. Elle avait mis toute son énergie à m’inculquer et me faire respecter les meilleurs préceptes. Pour elle, c’était une sorte de constitution à respecter sous peine de punition. Elle me disait souvent qu’elle allait me couper le clitoris et me l’assaisonner de piment. Petite, tout cela me paraissait normal, je ne comprenais pas la gravité de cette éducation, de l’effet qu’elle aurait sur ma personne, mes comportements et surtout à quel point tout cela allait me rendre complexée.

J’ai grandi sans voix, sans pouvoir dire tout haut ce que je pense vraiment. Parce que j’étais une fille et pour moi les filles ça ne parle pas beaucoup ni trop fort.

À seize ans, j’ai découvert la sexualité et j’ai eu mon premier coup de cœur. Je ne savais même pas comment vivre cette nouvelle aventure qui s’offrait à moi. On prétendait m’y avoir préparée, mais ce n’était pas le cas. Ma culture me disait que pour assurer son avenir, il fallait être à la hauteur d’un homme : « Se gason ki fè bonè fi pitit ». Il s’agit donc du dilemme entre la pute et la vertueuse au lit; être femme soumise, un cordon bleu, bonne ménagère pour son homme et savoir se conserver pour lui qui, en retour, vous offrira tous les 8 mars, des fleurs et un audacieux « bonne fête ».

Indubitablement, le fait que ce soit des femmes m’ont inculqué ces valeurs m’a toujours exaspérée, car à l’école, à la maison, dans la rue, les femmes se comportent toujours en rivales. Celles qui ont déjà perdu leur virginité sont considérées comme inférieures, se sentent rabaissées comme si elles avaient vraiment perdu quelque chose. D’où ce besoin de mentir sur son pucelage et la peur de s’assumer, ce besoin de prouver qu’on est parfaite, digne d’un mariage coutumier, car en chaque Haïtienne se cache l’envie de porter une robe blanche. J’ai su très tard qu’on peut concrétiser ce rêve sans devoir rester vierge, que nous sommes maîtresses de note destin et que personne ne peut enlever nos envies et nos rêves car nous sommes libres de faire nos propres choix.

Je ne crache pas sur ces valeurs apprises à la maison. Mais elles auraient pu nous apprendre à mieux connaître notre sexualité  plutôt qu’insister sur des théories susceptibles d’inhiber notre vie sentimentale. À l’université, loin de mes valeurs familiales et soumise à la pression de mes amoureux, j’ai perdu ma virginité. Cette virginité me pesait au point où j’étais prête à le faire avec le premier venu sans me préoccuper des conséquences.

Par ailleurs, certains garçons ne voulaient pas d’une relation amoureuse avec moi parce que j’étais pucelle et que les stéréotypes autour de la virginité sont tenaces, les normes de la société voulant que l’homme soit responsable de la femme qu’il a dépucelé, une responsabilité qui peut faire peur à certains : «Se li ki mete tifi a nan lavi gason wi ».

Cette question de la virginité démontre l’hypocrisie qui règne dans les sociétés. Alors que la virginité des jeunes hommes n’est pas valorisée, voire dépréciée, celle des femmes reste un impératif qui aliène les femmes autour de cette question de la virginité. Selon Isabelle Charpentier, la socialisation des jeunes femmes se fait autour de cette question taboue de la virginité qui mène au déshonneur parce qu’elle repose sur des interdictions tacites liées au poids de la construction familiale :« la jeune femme ne perçoit plus son corps comme le sien propre, mais comme la propriété de l’ensemble de la famille ». La sociologue insiste sur le rôle des mères, et plus encore des aînées, dans la perpétuation de ces formes de socialisation aliénantes.

Il est clair que nous n’allons pas changer toute une pratique du jour au lendemain, mais si une femme souhaite préserver sa virginité jusqu’au mariage ou encore vivre librement sa vie sexuelle, cela ne devrait regarder personne d’autre qu’elle. Il est important que les femmes se libèrent de ces carcans sociaux et familiaux qui briment de façon hypocrite leur liberté en faisant de leur corps et de l’usage qu’elles en font une prison dont elles n’ont pas la clé. La virginité devrait être une question strictement personnelle et chaque cas unique à chacune, libre de la célébrer à sa convenance. Comme le disait Philipe Bouvard : « Je rêve parfois de créatures somptueuses célébrant la perte de leur virginité comme de vraies inaugurations avec buffet, discours et cordon symbolique. »

Mariah C. Shéba Baptiste

 

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