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De la fenêtre intemporelle

Je ne saurai expliquer cet étonnant attrait, cet amour même que je porte pour les mots en « ure ». C’est peut-être pour leur sonorité qui oblige les lèvres à mimer un baiser vers le ciel. Je ne sais pas, mais comme amateure de la plume, je me fais un plaisir presque coupable de glisser dans mes aventures avec les mots, ces vocabulaires, tels des murmures, faire glisser dans mes phrases des « ure » sans tomber dans la caricature ; tout ce qui à mes yeux donne aux histoires une allure pourvue d’enjolivures. À cheveux on préfère chevelure. Et puis, en y réfléchissant, souillure n’a pas, de son côté, l’air si sale. De même que l’on ne dirait pas que c’est la piqure qui fait mal mais bien l’épineuse aiguille. Après tout, chaque mot a pour mission d’évoquer ce qu’il doit évoquer. Pour investiture, il fera surgir l’idée d’imposture alors que pour torture ce sera celle de services de l’état, quitte à ce que, par une bordure de l’esprit, vomissure rappelle infrastructure. Ne pensons-nous pas trop souvent que politicien rime avec pourriture dans l’esprit et la trop sulfure réalité ?

Toutes ces courbures de ma pensée pour en venir narrer comment, malgré tout cet attachement aux « ure », le tremblement de terre du 12 janvier 2010 a jeté dans nos quotidiens des mots connus mais inusités devenus omniprésents dans nos conversations, des mots accompagnés d’un long grondement de l’esprit tels que magnitude, sismique, décombres… Et « fissures ». Oui, fissures même. Parce que les mots existent, autour de nous. Parfois il faut attendre un évènement, petit ou grand, pour nous les faire découvrir ou redécouvrir, pour les remettre à l’avant-plan de nos existences. C’est ainsi qu’un virus connu et redécouvert en Asie il y a quelques mois, qui fait des milliers de morts dans le monde, devenu pandémique par sa propagation rapide et fulgurante, en a ajouté un à ma liste : confinement.

Confinement ! Depuis bientôt deux semaines, enfermée quelque part dans une petite ville du sud-est de la France, je partage une nouvelle réalité avec les Français, les Européens, avec le monde entier. J’ai déjà vécu à une échelle modeste ce confinement dans mon pays, sous le nom de « Peyi lòk ». À l’origine, il s’agissait une stratégie de lutte contre les ordures qui nous pourrissent la vie. Puis Peyi lòk est devenu la confirmation de notre impuissance et l’illustration de nos peurs. La crise s’est rapidement installée dans le pays, pourtant habitué aux soubresauts, avec une aisance telle que le peuple est resté emprisonné plus de trois mois chez lui ; et cela aurait pu être bien pire. Bien sûr, ce n’étaient ni le même contexte, ni la même forme, mais n’empêche que, lorsque je regarde dans le dictionnaire emprunté à mon hôte, la définition de confinement reflète exactement ce que nous avons vécu : « Forcer de rester dans un espace limité ». Barricades partout, dans les rues, ou dans nos esprits, chacun restait chez soi pour sa propre sécurité. 

Mais revenons au confinement qui s’impose afin de limiter les dégâts du virus meurtrier. D’un seul coup le mot devient presque aussi populaire que celui de Kardashian. Plus d’un million  publications sur Instagram avec le #confinement en deux semaines. Les invitations à rejoindre les groupes Facebook se multipliaient dans les notifications. Tout le monde voulait aider à passer le temps. Avec la danse, la cuisine, des blagues. Chacune, chacun avait une proposition à faire. Un challenge à proposer : #challengeconfinement. Et puis quelle connexion ! Les influenceur.ses en parlent tous les jours. Et les artistes performent depuis chez eux pour le plaisir de leurs fans : des mini concerts depuis leur salon, quelques notes musicales partagées depuis son jardin, les humoristes et les comédien.nes étaient au rendez-vous. Du coup, des livres et des films sont devenus plus accessibles sur les plateformes. Moins de restriction donc plus d’ouverture.

Car avec cette « nouvelle réalité » il fallait de nouvelles habitudes, un nouveau mode de vie, une adaptation quasi spontanée. Les réseaux sociaux en sont devenus « la fenêtre », celle qui laissait entrer air et lumière à l’intérieur des murs du confinement. Une partie de l’humanité sent le besoin, plus que jamais, de partager cette expérience inouïe à travers cette fenêtre, avec le reste du monde. De plus, on parle maintenant de télé-travail. Les élèves et les étudiants prennent les cours par vidéo-conférence. La fenêtre s’avère être l’ouverture des frontières. De toutes les frontières. Un grand vent s’y engouffre. Le monde est en ébouriffure. On reste chez soi. Je ne prétends pas que c’est facile, mais l’objectif est de rendre cette période plus acceptable. Confinement pour atténuer voire enrayer. Voilà pourquoi on reste là, debout au bord de sa fenêtre. De cette fenêtre nous nous montrons, nous nous regardons.

Et puis moi, au bord de ma fenêtre, je me revois dans ce pays-là. Non, pas le « Peyi lòk » d’Haïti. Ce n’est ni par peur, ni pour résister. Il n’y a pas de virus. En 2200 au cœur de l’Afrique souterraine, Montségur intime. Je te raconte.

Alors que les habitants de la Nouvelle Afrique se sont établis sur leur planète et l'ont fait prospérer au cours de ce dernier siècle, les habitants de l'Afrique Originelle ont de leur côté du trouver leur propre alternative face  à l'urgence écologique. écoutons quelques témoignages.

De la fenêtre intemporelle

"Bonjour, je suis ravie d'intervenir sur cette émission.  

Alors ici, il fait un temps bizarre, il n'y a plus de ciel  à vue d’œil, plus de lumière naturelle, eh oui, c'est l'Afrique sous terre. 

Je suis chanteuse, et depuis 4 mois je ne trouve de scène que ce soir puisque se déplacer maintenant n'est plus utile. On peut tout faire chez soi. 

Nous faisons beaucoup d'efforts pour ne pas polluer la Sous-Terre. Je me rappelle avoir lu la façon dont les anciens géraient leur carrière artistique. Tout un lot d'équipe, avec des rôles répartis, mais aujourd'hui, la technologie s'occupe de tout. Il existe même un podium volant, créé par ce vieil inventeur du pays. Des concerts suivis depuis chez soi, organisés par des artistes eux-mêmes. Tout est informatisé. Une grande entreprise est autorisée  à produire des robots chargés de nettoyer la Terre. Ces robots enverront les déchets dans le vide, dans l'espace, afin que la Terre redevienne habitable…

Ici, nous sommes immortels. Les médecins cellulistes, dont mon père, peuvent remplacer chaque cellule malade du corps. Je vous le dis moi, c'est une chance de vivre en 2200. en tout cas, nous sommes bien en Afrique sous-terraine. Nous vivons en paix, loin des guerres, ou des déséquilibres en tous genres. Les Américains vivent sur des vaisseaux, d'autres sur des planètes, les Asiatiques et le reste du monde ont fui pour d'autres pays. Tous se sont mis d'accord pour quitter la surface de la Terre.

Les enfants reçoivent des cours à domicile et sans professeur. Ils apprennent également à entreprendre. On a tous nos business qu'on gère depuis chez nous. On peut voyager également dans le temps, et il suffit d'appuyer sur le bouton bleu de sa montre tablette pour être servi d'une bonne pâtisserie. La norme ici, c'est d'être obèse. Nous sommes immortels, pourquoi se limiter donc ? Plus personnes ne vient piocher les ressources de l'autre, on se suffit. 

L'état sous-terrain d'Afrique est gouverné par la reine Amazona IV."

De la fenêtre intemporelle

Je vais embarquer. Je ne peux contenir mon émotion à présent que je m'apprête à faire le voyage en sens

inverse. Tout ce qui a constitué mon existence m'a préparé à ceci.

 

Pendant cinquante ans, depuis le jour de la fermeture des Grandes Frontières, la seule réelle obsession des Africain·es a été « rattraper le retard ».

« Rattraper le retard ». C'était le grand slogan. Ma grand-mère m'expliquait que ses parents travaillaient très dur pour rattraper ce retard. Tous·tes les contemporain·es des années 2050 à 2100 se sont acharné·es à « rattraper ce retard ». Cette terminologie était encore très calquée sur un mode de pensée colonial et capitaliste. Cependant les nouvelles sociétés Africaines se construisaient en conscience de cela et l'utilisaient  pour deux raisons. D'une part pour mettre l'emphase sur l'état critique de certains domaines dans de nombreuses zones du continent, comme le vaste domaine politique, ou le système d'accès aux soins et le système de santé, ou celui de prise en charge des personnes âgées. Le système éducatif était également cible car très nettement hérité de la période coloniale, où le maître absolu dispense le savoir aux élèves passifs et obéissants. D'autre part, le grand slogan servait de point d'entrée pour justement déconstruire cet héritage colonial et capitaliste.

 

À cette époque, le continent reclus a vu se déployer une multitude extraordinaire de changements.

Un bouleversement politique majeur a aboli la notion de pays Africains. Les frontières, autrefois dessinées par des autorités ignorantes et très volontiers oublieuses des réalités territoriales, culturelles et historiques locales,se sont effacées.

Certains anciens pays comme le Sénégal ou l’Éthiopie gardèrent une morphologie assez proche de celle préexistante ; mais de nombreux anciens pays modifièrent radicalement leur géographie afin de constituer des états, des zones-états plus cohérentes au niveau ethnologique et linguistique : les anciens Bénin et Togo se rencontrèrent jusqu'à rallier une partie du Nigeria. Au Burkina Faso, on rencontra le Mali et la Guinée ; au Tchad on rencontra le Niger, au Niger le Nigeria, au Botswana la Namibie, en Zambie le Zimbabwe, au Rwanda le Burundi, etc.

 

Rencontre était le terme employé pour qualifier ces unions-réunions entre différentes parties des anciens pays.

Les peuples unifiés selon leur propre logique se sont questionnées sur leur identité. Les fonds publics ont accordé énormément de moyens aux recherches historiques et archéologiques. Les universités dédiaient une importance capitale aussi bien au département d'Histoire, qu'aux départements d’Économie, de Sciences, de Médecine, de Cultures Humaines et Sociétés, et d'Arts.

Sur tous ces pans, il y avait un besoin urgent de rayonnement et d'appropriation, un besoin identitaire. Ce fut une période de recherches captivante et difficile, qui a marqué les peuples Africains parce qu'il s'agissait d'un retour en arrière, souvent effectué de façon partielle ou obscure par le passé. Il s'agissait d'une mise à nue d'une Histoire parfois douloureuse et humiliante, parfois glorieuse et effacée, dans une optique de transformation. C'est dans les années 2060 que les institutions culturelles et les fondations artistiques s'allièrent aux archéologues pour réclamer dans chaque état la création d'un Ministère du Futur. Ce qui a pu être connu fut enseigné et utilisé pour combler les trous, pour se décoloniser, pour répondre à des questions centenaires en suspens, et recréer un lien avec les époques perdues. Et ce qui avait été définitivement oublié resta oublié et on se reconstruisit sur l'idée, sur la certitude que malgré l'oubli, quelque chose avait existé là, avant. À ce qu'il paraît, tous les soirs, les gens regardaient sur leurs ordinateurs, leurs téléviseurs ou leurs smartphones les nouvelles des chercheur·euses, comme auparavant on le faisait des matches de foot.

 

Les rencontres ont flouté les limites des pays pour créer de nouvelles zones-états, et c'est à partir de là qu'ont commencé à fonctionner les États-Unis d'Afrique, les EUA.

Les zones-états répartissaient le continent en 6 aires géographiques et chacune d'entre elles possédait un Conseil des Neuf.

Désormais, l'autorité politique ne se manifestait plus en une figure paternelle, à la tête d'un peuple, symbolisant le pouvoir et la puissance, et demandant des démonstrations de respect pompeuses et démesurées. À présent, les forces politiques faisaient corps en un groupe de personnes, d'âges variables, de genres divers et provenant des quatre coins de l'aire géographique en question. Dans chacune des 6 zones-états, le système politique était décentralisé ; étant donné qu'il s'agissait d'une surface très vaste, elle était divisée en 5 départements et pour chacun d'entre eux un Conseil des Cinq était élu. À plus petite échelle il y avaient les villes et elles étaient dirigées par un Binôme, deux élu·es travaillant de concert.

Les Binômes étaient réélu·es tous les 4 ans, les Conseils des Cinq tous les 6 ans et les Conseils des Neuf tous les 10 ans. Cela se faisait par suffrage universel direct.

Lors d'événements internationaux, de communiqués adressés au reste du monde ou d'interviews importantes, les 6 Conseils des Neufs désignaient de façon ponctuelle un de leur membres comme porte-parole. Ainsi, les représentants Africains apparaissaient toujours par 6, à l'échelle globale. Quand il arrivait que les 54 membres des 6 Conseils des Neufs soient réunis pour une déclaration ou pour une occurrence importante, c'était uniquement à l'adresse des Africain·es eux-mêmes, comme lors de l'annonce concernant la Navette.

Avec ces bouleversements politiques primordiaux s'en sont suivis une série de mesures qui ont donné un visage nouveau au continent : les langues Africaines furent réhabilitées au niveau de langues d'état. Elles étaient enseignées à l'école et parlées à la maison, sur les lieux professionnels et universitaires. Un·e citoyen·ne ordinaire parlait en moyenne trois langues : une langue maternelle et deux apprises en milieu scolaire. Et les membres des différents conseils dirigeants ne devaient pas en pratiquer moins de quatre. Ainsi, les discours officiels étaient toujours faits en plusieurs langues afin de s'adresser le plus directement possible aux populations et prendre en compte leurs différences et leur existence.

 

Économiquement, il y eu un boom retentissant.

Toutes les richesses minières, forestières et maritimes présentes sur le continent et dans ses eaux furent utilisées par les Africain·es et pour les Africain·es, la mainmise occidentale ayant été écartée lors de la fermeture des Grandes Frontières.

Des lois furent promulguées pour interdire l'importation hors EUA et la consommation de produits non-africains, excepté en ce qui concernait certains pays d'Amérique Latine, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, l'Inde et de façon plus restreinte encore certains autres pays d'Asie. Ces accords commerciaux existaient uniquement pour certains types de produits et leur réelle utilité se trouvait dans la nécessité pour les États-Unis d'Afrique de ne pas rester en autarcie et d'avoir des alliés politiques.

Mais de façon générale, les peuples des EUA produisaient ce qu'ils consommaient et consommaient ce qu'ils produisaient. Il y avait suffisamment d'échanges inter-étatiques pour éviter les vases-clos et permettre une richesse commerciale.

 

C'est dans la même période qu'on avait sur tout le continent cette propagande sur « rattraper le retard ». Adhérant ou pas à la formulation du slogan, tout le monde tombait d'accord sur le fait qu'il fallait éliminer les écarts abyssaux entre les différentes couches de la société. On visait la suppression de la pauvreté.

Cela avait un coût ; le développement des industries (automobile, informatique, spatiale) entra en conflit avec les préoccupations écologiques. Et malgré la mise en avant de l'artisanat, notamment textile et ménager, ces questions précises se firent de plus en plus pressantes car les dégâts environnementaux sévères constituaient un héritage des générations précédentes.

 

À l'arrivée du XXII ème, la Navette a représenté une partie de la solution.

Ma grand-mère m'a raconté avoir rencontré sa femme à bord de la Navette. Elles avaient à peine 18 ans.

Installées sur cette nouvelle planète, la Nouvelle Afrique, elles ont participé avec tous·tes leurs semblables à inventer une terre libre et très consciente du passé. Elles ont vécu une vie heureuse en élevant deux enfants, une fille et un garçon.
Mon père était ce garçon et il a connu une vie tourmentée ; tiraillé entre son obsession par le retour sur la première Afrique et ses responsabilités familiales. Il n'y revint jamais et mourut jeune d'un accident.

Ce drame m'a, à mon tour conditionnée à une obsession, celle de raconter cette préoccupation partagée par une partie de mes concitoyen·nes et par feu mon père : revenir en Afrique.

J'ai étudié l'Histoire Africaine depuis la période du Moyen-Âge jusqu'à 2100. J'ai transmis mon intérêt pour l'Histoire, les histoires à ma propre fille.

Aujourd'hui, elle fête ses 20 ans à l'aube d'un XXIII ème siècle terrien (notre premier siècle à nous), et je me prépare à prendre la navette retour. Une navette pour aller pour la première fois sur Terre, lui rendre visite.

Comme son arrière grand-mère 100 ans plus tôt, elle avait pris la navette un soir, presque sur un coup de tête. Nous venions d'apprendre que les robots nettoyeurs, chargés de débarrasser la surface de la terre de tous ses déchets encombrants venaient de libérer une parcelle de territoire suffisamment importante pour permettre à une poignée de citoyen·nes de revenir s'y installer et d'y vivre sainement.

Cette pollution abondante était la raison fondamentale pour laquelle mon père n'avait jamais franchi le pas du retour. Il fallait soit attendre, soit se résoudre à vivre sous terre avec celles et ceux qui n'avaient pas pris la Navette en 2100.

Ma fille, bercée par tous ces contes et bercée par l'histoire de son peuple voulut « retourner voir d'où tout cela provenait ».

J'ai admiré son courage, et alors que mon atterrissage est prévu dans 5 minutes, je sens mon cœur battre et mon souffle se faire neuf. Ici aussi il fait chaud.

Cette histoire assemble des textes écrits, à des moments et dans des contextes différents, respectivenement par Darline Gilles (Manzè Da), Gloria Songbé, Mireille-Pascale Nyangono Ebene.

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