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001.- Le Journal de Macafé

001.- Le Journal de Macafé

Grann Yaya s’est tirée de son sommeil d’un sursaut exagérément brutal. Son visage noir, ridé, était aussi sec qu’un morceau de pain exposé au soleil une journée entière. L’air hivernal de cette nuit de décembre n’a laissé surgir aucune goutte de sueur des pores de la vieille... Un cauchemar l’a réveillée.

Elle resta assise une minute sur sa pile de nattes, ramollie par un matelas de coton enveloppé d’un tissu marron, usé. Pendant une minute, elle essaya de contrôler sa respiration dont l’inspiration est trois fois plus longue que l’expiration. Elle respira bruyamment, tout en inspectant la chambre. Elle l’inspecta comme si elle y suspectait une présence étrangère. Elle faisait promener son regard dans tous les coins de la pièce.

La chambre représentait plus que la moitié de cette petite case qui se trouvait au milieu d’un petit bourg du Cap-Haïtien. Une pièce assez grande pour contenir un canari dans le coin au côté du soleil levant, juste à droite; au milieu, une table sous laquelle se trouve un panier en bambou plein de vaisselle et un grand pilon à café; et une dodine, un balai appuyés contre la porte. Sur les murs d’un blanc grisâtre sont accrochées des images de la Sainte Vierge et d’autres saints du christianisme. Elle prit une minute pour reprendre son souffle, puis, tout bas, se mit à chanter :

Lapèsonn o, m pral fè yon wout oo, ann ale avè mwen

Lapèsonn o, m pral fè yon wout oo ann ale avè mwen

Ou mèt tande kriye, pinga w vire gade ! ann ale ave mwen…

Grann Yaya, d’une voix tremblante continuait à chanter quand elle se leva, se tint debout sur son « lit ». Elle ouvrit la fenêtre et regarda vers le ciel. Voyant la position de la lune, pleine pour la deuxième fois ce mois, elle pensa :

- Une année qui s’ouvre avec une aussi belle lune devrait être une belle année. Pourtant mes révélations me tourmentent, me martyrisent. Aïe, Ayida Ouèdo, hmm ! n’aurai-je donc pas le temps d’accomplir ma mission ?

 

Ou mèt tande kriye pinga w vire gade ann ale avè mwen…

Ou mèt tande kriye pinga w vire gade ann ale avè mwen

Encore une fois, elle se mit à observer la position de la lune. "Les coqs ne vont pas tarder à chanter, je peux donc la réveiller." 

 

 Ou mèt tande kriye pinga w vire gade ann ale ave mwen…

    

Ces fêtards croient qu’ils sont les seuls habitants de cette zone, grommela Carmelle. Ils ne pensent pas aux autres et à leurs besoins de dormir quand il s’agit de boire et de faire du bruit toute la nuit du trente-et-un, continua-t-elle à marmonner.

Elle jeta un dernier coup d’œil sur l’article qu’elle a eu le temps d’écrire pendant sa nuit blanche. Elle lit tout haut les premières phrases...

Dans l’enceinte du parlement, il n'y a qu'une bande de politiciens avec des projets avortés. Ils y accouchent que de discours stériles ; les femmes sont absentes. L’avortement est pénalisé, pas parce qu’il tue, c’est l’inverse.

Elle prit une dernière gorgée de rhum pour saluer le premier jour cette nouvelle année. Elle éteint la lampe électrique qui lui a servi d’éclairage toute la nuit. Elle jeta son corps nu et fatigué sur le lit et se disant que le soleil va bientôt se lever, car la dame au foulard blanc a déjà commencé, dans les rues de Lamentin, sa prédication:

Il faut vous repentir !

Sachez que Jésus était mort pour vos péchés.

Il est en route.

Il est quatre heures du matin. Cela fait déjà une heure que Rachel est au téléphone avec Christine et Marlica. Son regard est resté collé au poster de Carla Bruni qui vient de passer de mannequin à Première dame de France. Ses yeux ne quittèrent pas les fesses légèrement rosées de l’Italienne. Elle n’écoutait plus son amie qui essayait de lui faire comprendre qu’elle était en train de perdre l’amour de sa vie à cause de cette grossesse qui s’est prolongée jusqu’au treizième mois et à cause de laquelle elle est prisonnière depuis bientôt huit mois.

« Apre pòte, vach pa chè » dit le proverbe. Tu n’aurais pas dû garder ce bébé qui, de toute évidence, ne t’apportera rien de bon, dit Christine d’un ton un peu trop sérieux.

Mais, qu’est-ce que tu peux être rabat-joie, rétorqua Marlica. Ce proverbe ne s’applique pas aux gens de notre classe, se vanta-t-elle. Si les filles de peu de moyens perdent leur valeur après avoir donné naissance à un enfant, expliqua-t-elle, c’est parce qu’elles ne peuvent pas se rendre à la gym, avoir un bon régime alimentaire et mettre leur beauté en évidence par des vêtements chics. Elles sont souvent abandonnées par leurs proches pour avoir commis le crime de tomber enceinte trop jeunes. De plus, à cause de leur misère renforcée, elles s’offrent à tout ce qui passe trop près de leur jupon, pour avoir de quoi nourrir leur bébé. Et ça, chère Christine, ce n’est pas le cas de Rachel. Et tu le sais bien.

Et c’est tant mieux, répondit Christine. Moi je ne supporte pas que Magalie tourne autour de Mackendy comme ça. Si cette garce était au courant pour ta grossesse, elle aurait déjà mis ses grappins sur ton homme. Heureusement pour toi, le secret est bien gardé. Toute l’école croit que tu es aux États-Unis pour préparer ton entrée à l’université Harvard.

Après un énième court silence, Christine poursuivit cette longue conversation téléphonique :

-          Et cette vieille femme sage qui devait venir du Cap-Haïtien pour te délivrer de ce bébé, apparemment trop peureux pour sortir de sa cachette ?

Autre silence.

-          Rachel, tu es là ?

-        Désolée les filles ! Je me suis endormie. Tu disais ?

-        Marlica s’est endormie, elle aussi, remarqua Christine. Je te demandais pour cette « Grann » qui devait venir du Cap pour toi.

-        Grann Yaya ? Elle viendra dans trois jours. Oui, marmonna-t-elle dans trois jours elle viendra donner une réponse à cette énigme.

 … m pral fe yon wout oo, ann ale ave mwen

Lapèsonn oo, m pral fè yon wout oo ann ale ave mwen

Grann Yaya chantait encore, quand elle se changeait. Elle se ceignit d’un foulard bleu marine, beaucoup plus foncé que le bleu délavé de sa robe aux manches bouffies. Elle prit une timbale sur la table, la plongea dans le canari et la sortit remplie d’eau. A trois reprises elle en jeta par terre, en prit quelques gorgées. Puis elle s’approcha de la petite qui était, jusqu’à présent, perdue dans son profond sommeil, la secoua et lui dit :

-          Ma fille, réveille-toi ! L’heure est venue pour moi de te parler de tes racines. Les esprits me l’ont ordonné, ta mère me l’a demandé. Tu es assez grande pour savoir d’où tu viens. Macafé, réveille-toi !

Darline Gilles (Manzè Da)

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