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004.- Le Journal de Macafé

004.- Le Journal de Macafé

Le salon des Dubois était devenu, l’espace d’un instant, silencieux, sombre et froid. Le silence n’était pas inhabituel dans cette maison tout comme dans ce quartier que les habitants de Kenscoff affectionnaient, principalement pour son climat agréablement tempéré et son calme inaltérable. Quant à cette maison de deux étages aux grandes fenêtres vitrées et aux portes à poignées dorées, ce n’est pas seulement dans l’absence de bruit que se manifestait le silence béant des lieux, mais également dans le mutisme absolu de la maîtresse de maison vis-à-vis des agissements de son mari et de sa fille. Ses yeux percevaient, son cœur encaissait et sa bouche se taisait. Pour Elsie, c’était une manière de garder son élégance en tant que femme, épouse et mère. Cette élégance la rendait dure et froide comme du marbre. On ne peut jamais deviner ce qui se cache derrière son sourire plastique et son regard vide d’expression. La seule fois où on a pu lire une note de tristesse dans sa voix et un brin de déception dans ses yeux, ce fut le jour où son mari quitta la maison. Elle a même pleuré ce jour-là.

« Lucien, es-tu conscient de ton injustice ? Toi qui couche avec tout ce qui porte une pantalette, qu’elle soit notre servante, mon amie, tes subalternes, même la petite Jésula tu ne l’as pas épargnée. Tu as même fait des avances à ma sœur. Tu demandes le divorce pour adultère ? Mon Dieu, Lucien ce n’était qu’un jouet. »

Avec une Rachel embarrassée, une Jésula angoissée et une visiteuse décidée de mettre les points sur les i, pour la sécurité de son fils, la tension pesait aussi lourd que l’attente de résultats électoraux. La visiteuse a mis les choses au clair avec sa rivale, mais décide d’attendre la maîtresse de maison pour une conversation entre adultes. 

-           Tu n’es pas de taille, je ne perdrai pas mon temps avec une gamine. Je vais attendre ta mère qui, à mon sens, a manqué à sa responsabilité de donner une bonne éducation à sa fille. Sinon tu aurais su garder tes cuisses fermées. 

La couleur ivoire des murs, le rouge vif du grand canapé, le gros bouquet de narcisses jaunes dans le vase en porcelaine posé sur la petite table à côté, tout avait perdu la capacité d’égayer la pièce. Le salon des Dubois était devenu, l’espace d’un instant, silencieux, sombre et froid.

 

En rentrant chez elle, Carmelle trouva sa voisine assise devant l’entrée de sa chambre. Cette fois, elle portait une robe grise et une chemise rose. Elle portait sa bague de mariage qu’on ne voyait que rarement à son doigt. Elle avait des chaussures noires. Des chaussures toutes neuves. Elle avait sa bible à côté d’elle et dans la main un chapelet. Elle caressait avec nonchalance le crucifix du chapelet. Avant que Carmelle n’ait eu le temps d’ouvrir la bouche, elle se leva et dit :

-           Je m’appelle Catherine Bontemps. C’est sainte Catherine elle-même qui a demandé à ma grand’mère Josiane de m’appeler ainsi. Elle l’a visitée dans un songe le soir même où ma mère Annette devait accoucher. Catherine Bontemps, c’est mon nom. Je ne l’ai jamais oublié. J’étais la première enfant de mes parents. Mon père ne m’a pas donné son nom. « Qu’est-ce qu’on peut espérer de bon d’une fille ? Elle ne portera pas mon nom », il a dit à ma mère. Il ne m’a pas mise à l’école. J’étais la seule de ses sept enfants qui n’a appris ni à lire ni à écrire. Les six frères qui m’ont suivie ont fait des études et sont devenus des gens importants, il y en même a qui sont partis à l’étranger. J’ai aussi entendu dire qu’il y aurait des petits blancs dans la famille. À l’heure qu’il est, mon père, ancien cultivateur de café de Basse Guinaudée à Jérémie, lui qui déjà ne jurait que par ses fils, s’il était encore vivant, serait trop content de voir le nom de Dubois traverser les frontières. Et plus encore, qu’il a empreint l’identité de femmes et de petits blancs. Qu’il est prospère. Il savait déjà que je ne porterais pas son nom très loin. Que mes enfants, si j’en avais, n’allaient pas faire honneur au patriarche. Il m’en a privé. Il m’a négligée dès ma naissance.

 

-          Je suis désolée que tu aies vécu ça voisine.

 

-          Il ne voulait pas que j’écrive des lettres aux garçons ou voler les papiers de terres. Il était le seul de sa génération à croire encore à ces bêtises. Je restais à la maison, pour aider ma mère à la cuisine, ou à la lessive, pendant que les autres apprenaient comment devenir quelqu’un. Je n’ai pas eu d’héritage non plus. Ma chance était de trouver un homme, qui me donnerait une maison, un nouveau nom et une vie. Le défunt n’était pas le meilleur des maris. Il avait ses défauts. Mais c’était pas plus mal de vivre avec lui. Je me souviens, il me questionnait et j’hésitais à répondre. Et puis un vendredi saint, mon premier frère est venu au bourg voir mes parents et leur présenter sa femme. Avant de partir, il m’a appelée à part pour me demander de rentrer à Port-au-Prince avec lui pour travailler chez lui à titre de bonne.

 

-          Oh ! Mais quelle crapule, voisine.

 

-          Mes frères ne sont pas plus intelligents que moi, ma fille. Ils ont eu des privilèges que je n’ai pas eus, c’est ça la différence. Et ça, mon père est mort sans l’avoir compris. Lucien non plus, malgré ses années d’études. Quelle humiliation ! Ce jour-là même, je suis allée voir le défunt. Nous nous sommes mariés après trois ans de plaçage.

 

-          Concubinage voisine, pas plaçage. Ce n’est pas la même chose.

 

-          Bon… Depuis je suis Madame André Fontilus. Mais ce n’est qu’un nom parmi d’autres.  Qu’est-ce qu’un nom peut représenter pour une femme comme moi qui a une vie aussi fade que le manger des zombies. Quand on vit avec la conviction d’être passée à côté de tout, juste parce qu’on est née dans un corps que l’on n’a pas choisi, le nom devient insignifiant et c’est comme ça.

 

- Ou mèt tande kriye, pinga w vire gade ann ale avè mwen.                                                                   

Lapèsòn ooo, m pral fè yon wout ooo, ann ale avè mwen.

Grann Yaya chantait cette même chanson. Elle est restée sur ses lèvres toute la matinée. Elle se trouvait dans la cuisine, une petite pièce qui se trouvait derrière sa maison. C’était une petite chaumière faite de bambou, couverte de paille sèche. Le toit rappelait les maisonnettes des indiens de l’Ayiti-Kiskeya. Il n’y avait pas de porte à l’entrée. Au milieu la pièce, sur la terre battue se trouvait le placement du feu. Grann Yaya aimait beaucoup le feu. Elle en allumait tous les jours. Soit pour préparer le café ou la soupe, soit pour faire bouillir les ignames ou le riz. Ou simplement pour l’admirer danser sur les morceaux de bois, entre les trois roches, pendant qu’elle chantait pour elle, pour les esprits, pour Ogou, pour la terre, le vent et les eaux tout en jouissant de sa chaleur. Grann Yaya était assise devant le feu. Elle boucanait de la viande de bœuf séchée. Elle chantait. Elle s’arrêtait de temps en temps pour parler toute seule. Puis elle recommençait :

- Lapèsònn ooo, m pral fè yon wout ooo, ann ale avè mwen

 

Darline Gilles (Manzè Da)

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